Aperçu des humanitaires 2017 : Causes et effets d’une crise humanitaire complexe

La République démocratique du Congo est plongée dans une crise humanitaire prolongée de grande ampleur, qui affecte plus de 7,3 millions de personnes en 2016. Parmi elles, 6,9 millions ont besoin d’une aide d’urgence, dont plus de 4,2 millions d’enfants. Cette crise est la conséquence de décennies d’instabilité sécuritaire locale et régionale, affectant particulièrement les provinces de l’Est du pays, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, l’Ituri, le Tanganyika notamment.. Au fil des ans, les conflits armés et violences intercommunautaires multiples ont entrainé une très forte vulnérabilité des populations. La problématique des mouvements des populations représente plus de la moitié des besoins humanitaires, avec notamment plus de 2,1 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays.

Depuis plus de 20 ans, la situation sécuritaire en République démocratique du Congo(RDC) a entrainé une crise humanitaire complexe et prolongée, dont l’acuité et l’ampleur se sont accentuées avec le temps. Cette crise sécuritaire qui perdure, a causé des dégâts humains et matériels incommensurables, plongeant une grande partie de la population congolaise dans une situation d’extrême vulnérabilité. En dépit de la stabilisation de la situation dans certaines zones du territoire et de  certaines avancées enregistrées en matière de développement, la majorité de la population continue de vivre dans la précarité la plus profonde, la rendant plus vulnérable aux chocs multiples causés notamment par les conflits internes, les tensions dans les pays voisins, les épidémies et les catastrophes naturelles.

 

Causes historiques: violences armées et intercommunau-taires

Depuis plusieurs décennies, la partie orientale de la RDC n’a pas connu la paix. Les sources des conflits sont diverses, notamment les intérêts politiques et économiques d’acteurs nationaux, régionaux et internationaux, liés à l’importance stratégique de la région des Grands Lacs dans son ensemble. On note également des rivalités locales et intercommunautaires pour le contrôle foncier et des ressources naturelles. Ces rivalités prennent leurs racines dans les flux migratoires de l’époque coloniale et la manipulation des identités ethniques et sont consécutives notamment aux difficultés de l’État d’asseoir son autorité complète sur l’ensemble du territoire, entraînant la propagation de phénomènes de violence et de criminalité, selon un document élaboré par le Bureau de la coordination humanitaire des Nations unies (Ocha) au nom de l’Equipe Humanitaire Pays et de ses partenaires en RDC.

 

Plusieurs dizaines de groupes armés opèrent dans la région

La situation sécuritaire est telle qu’au moins 70 groupes armés, tant étrangers que locaux, sont toujours actifs dans l’est de la RDC, dont les exactions ne cessent de faire régner  un climat de violence, de représailles et de menaces perpétuel, qui fragilise et traumatise la population civile. Le nombre de ces groupes armés est loin de s’arrêter là.,

Les Hauts-Plateaux du Nord-Kivu et du Sud-Kivu sont les parties où opèrent la plupart de ces groupes armés. ,tandis que  les zones de basse altitude peu peuplées à l’Ouest sont peu affectées par leur présence..

 

Conflits et catastrophes humanitaires

Le conflit intercommunautaire est l’une des causes de la situation d’insécurité observée dans l’Est de la RDC où les relations intercommunautaires se sont détériorées en 2016. Selon une enquête parue en août 2016, seulement 65% de la population du Nord-Kivu jugeaient positives leurs relations avec les membres de n’importe quel autre groupe ethnique en juin 2016, contre 78% en septembre 2015 – soit une baisse de 13% en neuf mois

En plus, d’une montée des tensions dans les provinces du Nord-Kivu, Sud-Kivu et de l’Ituri, la résurgence des tensions affecte particulièrement les provinces du Tanganyika et du Kasaï Central.  Dans  la première province, les pygmées et les bantu vivent comme chiens et chats et s’affrontent presque quotidiennement. Ces tensions provoquent plusieurs centaines de victimes et des dégâts matériels très importants.

Les tensions intercommunau-taires entre Twa et Luba ont fortement augmenté en 2016, faisant de nombreuses victimes depuis le début de l’année. Ces conflits s’articulent autour d’enjeux politiques et économiques pour le contrôle foncier, des ressources naturelles (notamment minières), et des pouvoirs coutumiers. Ils sont aussi souvent entretenus par le climat d’impunité qui prévaut.

Dans la province du Kasai Central, la situation sécuritaire est aussi fort déplorable. Les affrontements meurtriers survenus dans la ville de Kananga en septembre 2016 et à ses alentours ont rendu la vie difficile pendant quelques mois. Les exactions consécutives dans les mois suivants, sont un exemple emblématique de l’intensification de ce type de conflits dans l’ouest du pays ces dernières années.

 

Les déplacements internes de la population

Ces divers conflits ont provoqué les déplacements internes sans cesse de la population civile. Ces déplacements constituent la caractéristique essentielle de la crise humanitaire en RDC.

De nouveaux déplacements se produisent quotidiennement en raison des activités des groupes armés, des contre-opérations militaires, de la violence intercommunautaire et de l’afflux de réfugiés des pays voisins. La communauté humanitaire estime qu’au 31 décembre 2016, 2,1 millions de personnes déplacées internes (PDI) vivront dans les neuf provinces de la zone la plus affectée du pays (Nord-Kivu, Sud-Kivu, Tanganyika, Haut-Katanga, Ituri,  Tshopo, Haut-Lomami, Maniema, Haut-Uele). Les femmes et les enfants représentent plus de deux tiers des PDI. Le Nord-Kivu est la province la plus affectée avec environ 40 pour cent du total des personnes déplacées.

Selon des statistiques fournies par Ocha en septembre 2016, de juin à septembre 2016, quelque 180 000 personnes ont été forcées de fuir leur foyer, principalement dans le Tanganyika (42% des nouveaux déplacements). Près de 92% de ces déplacements ont été causés par les affrontements et attaques armées, 3% par des conflits intercommunautaires et fonciers, et 5% sont des déplacements préventifs.

Ces vingt dernières années, plusieurs catastrophes naturelles de grande ampleur ont également occasionné des déplacements considérables des personnes. Par exemple, l’éruption du volcan Nyiragongo près de Goma en 2002 a occasionné le déplacement de quelque 400 000 personnes en RDC et vers le Rwanda. En 2008, un tremblement de terre a dévasté les habitations de milliers de personnes dans la province du Sud-Kivu. Entre novembre 2015 et septembre 2016, de fortes pluies (liées aux perturbations climatiques attribuées au phénomène El Niño) ont notamment causé d’importantes inondations le long du fleuve Congo, entrainant le déplacement de plus de 106 000 Congolais, selon les estimations.

Des phénomènes naturels plus fréquents, tels que les inondations, des vents violents et les incendies de forêt, ont également provoqué des déplacements dans diverses régions du pays. Enfin, l’exploitation des ressources naturelles et l’extension de parcs naturels ont également contraint des gens à quitter leurs foyers.

L’assistance humanitaire est souvent l’unique moyen de répondre aux besoins les plus vitaux des communautés affectées par les conflits et les catastrophes naturelles. La survie des centaines de milliers de personnes en dépend au quotidien.

 

Impact des mouvements de population

Malgré l’assistance humanitaire existante, beaucoup de personnes déplacées vivent dans un dénuement complet, la plupart ayant perdu leur domicile et n’ayant pas accès à l’eau potable, aux soins de santé ou à des vêtements décents. Beaucoup de personnes déplacées peinent à subvenir à leurs besoins primaires et souffrent d’insécurité alimentaire, notamment par manque d’accès à leurs champs. En outre, lorsqu’elles ont accès à l’aide alimentaire, celle-ci n’est distribuée que pour une période limitée, généralement sans que d’autres perspectives ne leur soient offertes ensuite. Les enfants déplacés n’ont souvent pas accès à l’éducation en raison des difficultés économiques de leurs parents et de la distance qui les sépare des lieux d’enseignement.

 

Environ 2000 personnes se sont déplacées chaque jour en 2016.

80% des personnes déplacées en RDC vivent en familles ou en communautés d’accueil. Au Sud-Kivu, leur proportion atteint même 97%. La survie de ces personnes dépend, au moins durant la période initiale, de l’assistance de leurs hôtes, dont certains accueillent plusieurs familles déplacées à la fois.

Cette situation a des implications négatives sur les ressources déjà rares des familles d’accueil, ainsi que sur les infrastructures de base aux capacités pourtant limitées. En plus de devoir partager leurs maigres réserves alimentaires, les familles vivent dans une promiscuité qui peut poser des risques sanitaires et de protection. Ainsi, lors d’une enquête rapide réalisée à Oïcha en janvier 2016 – zone d’accueil de plus de 90 000 personnes déplacées – l’ONG nationale ASDI avait recensé jusqu’à 36 personnes vivant dans un espace de 48 mètres carrés.

La situation des personnes déplacées vivant dans des camps est telle que le gouvernement congolais a pris la décision de fermer progressivement certains de ces camps Ainsi progressivement, les sites de Kiwanja et Mokoto avaient été fermés en 2014 et 2015. En 2016, le site de Mugunga I a été fermé à Goma et trois autres à Masisi (Bweremana, Kibabi-Kishusha et Kilimani), tandis que quatre sites ont été regroupés à Masisi (Kalinga et Bihito, Kashuga I et Kashuga II).

En outre, les déplacés de sept sites Mpati, Bweru, Bibwe, Kivuye, Nyange, Kalengera et Kitso de la zone Ouest de Kitchanga  ont été dispersés lors des opérations militaires contre les groupes armés entre mars et avril 2016, avant de regagner leurs sites suite au départ de l’armée nationale.

A l’heure actuelle, ces sites hébergent encore les déplacés mais ne sont pas gérés par le Groupe de travail (GT) Sites de déplacement. Ce climat d’incertitude a entraîné de nouveaux déplacements de populations, parmi lesquelles figurent de nombreuses personnes particulièrement vulnérables telles que les femmes et les enfants. Un plaidoyer auprès des autorités est en cours afin de valider et adopter un arbre décisionnel encadrant l’ouverture et la fermeture des sites de déplacés (actuellement 42), ce qui aiderait le Gouvernement à mieux protéger la population civile, conformément à la Convention de Kampala.

A court et à moyen terme, les mouvements des populations contribuent à l’effondrement des mécanismes de protection et de résilience communautaire. A long terme, les déplacements multiformes de populations ont un impact négatif notable sur la stabilité, la sécurité et le développement des provinces affectées.

Kléber Kungu

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