Enquête : Etre libérien, vivre pauvre et mourir empoisonné près d’une montagne d’or

Enquête sur la mine de New Liberty Gold, dans l’ouest du Liberia, qui promettait prospérité aux habitants. Un projet financé par une filiale de la Banque mondiale.

Siah* calculait : elle avait 500 dollars libériens en poche. Elle en avait déjà dépensé 300 pour son transport à l’hôpital et devrait payer la même somme pour rentrer chez elle. Le médicament pour soigner Joseph, son bébé atteint de paludisme, coûtait 1 500 dollars libériens. Elle n’avait pas assez. Ce jour-là, son plus jeune fils mourut dans ses bras.

Siah habite à Kinjor, une ville de l’ouest du Liberia, à quelques pas de la première mine d’or industrielle du pays, New Liberty Gold, qui compte extraire pour un milliard de dollars du précieux métal.

Pour faire place à la mine, les habitants de Kinjor ont dû abandonner leurs maisons, leurs fermes et les petites mines d’or qui leur fournissaient quelques revenus. En contrepartie, le projet New Liberty Gold était supposé améliorer leur vie, avec des emplois, de nouvelles maisons, une école et une clinique, où le petit Joseph aurait pu être soigné.

En 2014, le projet minier a obtenu un investissement de 19 millions de dollars (17,57 millions d’euros) de la Société financière internationale (IFC, filiale de la Banque mondiale spécialisée dans les prêts au secteur privé) dans le but d’améliorer la vie des Libériens. Mais les promesses de développement sont tombées à plat. Pour le moment, ces fonds n’ont bénéficié qu’aux actionnaires de l’entreprise, lesquels sont dissimulés par de complexes montages offshore. Parmi les actionnaires historiques, certains ont été liés à Charles Taylor, seigneur de la guerre devenu président et condamné en 2012 à cinquante ans de prison pour  » crimes de guerre ».

En 2015, la Banque mondiale a publié un rapport critique de ses propres pratiques sur l’impact en matière de réinstallations des projets qu’elle a financés ces deux dernières décennies.  » Ce que nous avons découvert m’a profondément inquiété « , a avoué le président de la Banque, Jim Yong Kim. Il a promis de résoudre ce qu’il a qualifié de  » problèmes graves « . Entre 2004 et 2013, les projets financés par la Banque mondiale ont déplacé plus de 3 millions de personnes à travers le monde, d’après une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ, dont Le Monde est partenaire).

Pourtant, au Liberia, la Banque n’a pas tenu New Liberty Gold responsable des manquements à ses obligations. Questionnée au sujet de ces ratés, elle a d’abord dirigé nos questions vers l’entreprise, puis s’est refusé à répondre.

 » C’est un [cas] parmi tant d’autres « , explique Jessica Evans, chercheuse à Human Rights Watch. Avant de souligner les  » importantes carences de la Banque mondiale et de l’IFC en termes de réinstallation « . Même lorsque ces problèmes sont rendus publics, elle constate une absence de réactions de la part de l’institution de Bretton Woods.  » Nous n’avons pas été témoins d’efforts de la Banque mondiale pour identifier ceux qui ont été mis à mal par les réinstallations désastreuses et résoudre leurs problèmes… Je suis très inquiète des pratiques de la Banque dans le futur « , dit-elle.

Avesoro Resources Inc., une société établie au Canada et qui détient ce projet minier au Liberia, s’était engagée à construire une clinique, de nouvelles maisons, des pompes d’eau potables et 144 latrines. Cela n’était pas un geste philanthropique mais une compensation pour la réinstallation forcée des 325 familles pour faire place à sa mine. La réalité en est loin : il n’y a pas de clinique, pas de maisons habitables, une douzaine de latrines seulement et encore moins de pompes à eau.

 

Des maisons améliorées… inachevées

Le projet New Liberty Gold se confond avec l’histoire récente du Liberia. Depuis un siècle, les extractions de ressources naturelles du pays se conjuguent avec la violence et la corruption. Pendant la réunion du conseil d’administration de l’IFC qui a approuvé le projet New Liberty Gold, la représentante des Etats-Unis a soulevé des  » inquiétudes importantes  » concernant  » les risques sociaux et environnementaux du projet « , comme on peut le lire dans un rapport public daté de juillet 2014. Mais l’IFC a ignoré ces mises en garde et a estimé que  » les risques concernant les impacts de gouvernance du projet [étaient] limités « .

Dans l’une des allées de Kinjor, un vieil homme avec une chemise noire délavée nous approche.  » Vous êtes journaliste ? Venez voir ma maison ! « , dit-il. Yarpawolo Gblan s’assoit sur un banc devant chez lui et repose son dos sur les planches qui font office de mur. Il ne se souvient pas de son âge mais il s’est marié en 1948. Il y a trois ans, la mine l’a forcé à déménager du village où il vivait depuis une décennie.

La hutte dans laquelle il vit depuis avec sa famille devait être une solution temporaire avant qu’il ne déménage dans l’une des  » maisons améliorées  » promises par Avesoro Resources Inc. Quelques centaines de mètres plus loin, ces maisons en brique, flambant neuves – mais inachevées – se tiennent en rangs réguliers. Leur construction s’est arrêtée il y a plus d’un an, et les herbes surgissent entre les murs en briques de terre.

A une demi-journée de piste de là, à Monrovia, dans les bureaux de New Liberty Gold, Debar Allen, le directeur général d’Aureus, la société qui allait devenir Avesoro Resources Inc., nous reçoit. M. Allen est un Libérien aux épaules larges qui vont de pair avec son bureau imposant. Il explique de sa voix de baryton que ceux qui ont été réinstallés comme Gblan  » ne désirent pas déménager de là où ils sont. Les chefs ont dit « Nous sommes satisfaits avec les maisons que nous avons » « . Il s’interroge à voix haute :  » Qu’allons-nous donc faire avec ses maisons en brique une fois qu’elles seront achevées ?  »

Il explique que le retard dans la construction est dû  » à deux raisons : premièrement, nous devions commencer le projet minier car nos fonds s’épuisaient… Et deuxièmement, [les personnes réinstallées] voulaient construire les habitations, donc, plutôt que d’amener des entrepreneurs de Monrovia, nous avons travaillé avec eux.  »

La Banque mondiale, quant à elle, offre une autre explication, qu’elle livre par écrit.  » [Avec] l’épidémie d’Ebola, l’entreprise faisait face à d’importants retards de construction. En conséquence, le projet a éprouvé des défis considérables qui ont affecté sa position financière/de trésorerie.  » Du coup,  » la mise en place de plusieurs aspects du projet ont dû être reportés, et une partie des maisons permanentes n’a pas été finie.  »

Pourtant, l’entreprise devait avoir achevé les maisons plusieurs mois avant qu’Ebola ne frappe le Liberia, au printemps 2014. Et le pays a été déclaré débarrassé d’Ebola en juin 2016, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). En février 2015, la Banque mondiale a versé quelques millions de dollars de plus à la mine, informant que cela  » aiderait Avesoro Resources Inc. à surmonter les coûts additionnels dus à la continuation de ses activités durant l’épidémie [d’Ebola], et pour appuyer le travail en cours de l’entreprise au Liberia.  »

La Banque n’a pas répondu à nos demandes de détails concernant le calendrier pour la réinstallation et les promesses non tenues de l’entreprise. Mais selon le patron d’Avesoro Resources Inc., la construction ne reprendra pas de sitôt. Debar Allen :  » Nous avons signé un mémorandum d’accord avec les leaders [de la communauté] qui remet l’achèvement à la fin de l’année prochaine « . C’est-à-dire décembre 2017.

La version diffère du côté des villageois : les représentants de la communauté affirment que l’entreprise leur a demandé de signer à maintes reprises cet accord, et qu’ils ont finalement cédé puisque avec ou sans leur signature, les maisons ne seraient pas construites plus tôt.

 

Poissons morts et démangeaisons

Entre-temps, l’affaire se corse de dégâts environnementaux. Fin mars 2016, la mine a déversé par accident des produits chimiques, y compris du cyanure et de l’arsenic, dans une rivière utilisée par plusieurs villages en aval. Les habitants du village de Jikando, à quelques pas de cette rivière, l’utilisaient pour pêcher, se laver et faire leur lessive. Un jour, ils ont vu des poissons y flotter, morts. Un jeune homme soulève son tee-shirt pour nous montrer une lésion qui est survenue après la fuite toxique. Il explique que  » ça ne me dérange pas tout le temps « . Plusieurs mères disent que leurs enfants sont affectés. Mais aucun examen médical n’a été fait.

Debar Allen indique que l’entreprise a eu vent de la fuite fin avril, lorsque le chef de Jikando les a informés par téléphone, et ajoute qu’ils fournissent désormais du poisson congelé aux villageois car leur  » source de protéines était la rivière « .

Le 10 mai, Avesoro Resources Inc. a informé ses actionnaires de la fuite, les rassurant que  » les enquêtes à ce jour indiquent qu’aucun village n’a subi d’impact négatif « .

 

De mystérieux actionnaires

Il est difficile de pointer les responsables directs de ces défaillances car les véritables propriétaires de New Liberty Gold sont très discrets. Après que le permis est passé d’une entreprise à l’autre, ce fut une société appelée Aureus Mining Inc., enregistrée au Canada en 2011, qui apparut comme possédant la mine. Elle faisait partie d’une galaxie de compagnies écran, nombre d’entre elles enregistrées dans des paradis fiscaux et dont on retrouve la trace dans le scandale des Panama Papers. Fin 2016, MNG Gold, fondée trois ans plus tôt, et qui semble être une filiale du groupe turc MGN, a acheté Aureus via une autre filale dans le paradis fiscal de Jersey et changé son nom en Avesoro Resources Inc..

Les racines du projet remontent à la guerre civile des années 1990, lorsque Charles Taylor, alors à la tête d’un groupe rebelle armée par la Libye de Mouammar Kadhafi, attribue un permis minier à une mystérieuse entreprise dénommée KAFCO. Le permis passe ensuite de main en main. Aujourd’hui, Avesoro Resources Inc. le détient à travers sa filiale en propriété exclusive, Bea Mountain Mining Corp., une entreprise créée en 1996 par Keikurah Kpoto, un proche associé de Taylor, qui a ensuite fait entrer d’autres actionnaires au capital. Les propriétaires de Bea Mountain Mining sont bien cachés : les trois quarts du capital sont détenus par une entreprise enregistrée aux Iles Vierges britanniques, Lofa Goldlam Ltd, et le reste par des actions au porteur.

Ce type d’instrument est un classique des schémas de corruption. Comme les actions sont la propriété du porteur des certificats en papier, il n’y a aucune trace de son nom dans les registres de l’entreprise, et ces actions peuvent donc servir de moyen de paiement pour toutes sortes d’opérations. De fait, un rapport de la Banque mondiale de 2011 estime qu' » aucune banque, avec n’importe quel standard de due diligence [audit complet], serait prête à faire des affaires avec une entreprise qui a des actions au porteur « .

Sous Taylor, Kpoto occupait des positions importantes au sein de l’Etat libérien. Décédé en 2002, il a été enterré en grande pompe à Monrovia. Taylor avait suffisamment confiance en Kpoto pour lui faire part d’un compte en banque secret qu’il avait ouvert en 1999, et dans lequel des millions de dollars ont été déposés par des alliés du régime et des entreprises opérant au Liberia.

Les enquêteurs ont affirmé que Taylor s’était enrichi personnellement avec les fonds du compte et financé des conflits qui ont coûté la vie à des centaines de milliers de personnes. Durant son procès, Taylor a admis que le compte secret lui avait permis d’acheter illégalement des armes et des munitions alors que le Liberia était sous le coup de sanctions des Nations unies.

 

Des priorités en question

La Banque mondiale dit avoir mené l’audit de New Liberty Gold, y compris  » des recherches de bureau, plusieurs réunions avec l’équipe d’Aureus et une visite de chantier « , mais ni les cadres d’Avesoro ni les officiels de la Banque mondiale n’ont répondu à nos questions concernant les liens entre New Liberty Gold et Charles Taylor.

Les habitants de Kinjor, comme Gblan, qui vivaient sur les terres aujourd’hui creusées par la mine, ont vu leur qualité de vie diminuer, ils ont peu de terre à cultiver et ne peuvent plus chercher eux-mêmes de l’or.

Jessica Evans, de Human Rights Watch, explique qu’en dernier recours, les populations affectées par un projet de l’IFC peuvent demander des réparations à travers le Compliance Advisor Ombudsman. Mais,  » trop souvent, l’IFC a offert des plans d’actions sans enthousiasme qui n’ont ne font que peu pour résoudre les préjudices subis par les communautés « .

La foi de la Banque mondiale qu’un projet de mine d’or industrielle peut contribuer au développement est inébranlable. Dans les dix dernières années l’IFC a dépensé plus de 200 millions de dollars sur des projets similaires à New Liberty Gold.

Le Monde/L’Observateur

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