Le bras de fer RDC – UE : En attendant la « réponse raisonnée » de Kinshasa

Depuis que l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis d’Amérique – dans une moindre mesure –ont frappé  certaines autorités  civiles et militaires congolaises des sanctions, Kinshasa s’est lancé à corps perdu dans un bras de fer avec l’Union européenne dont l’issue est difficile à connaître. Le tout sur fond des déclarations, des actions (manifestations) et autres communiqués de tout genre. Et la tension ne fait que monter. C’est la poussée de fièvre dans les relations des deux partenaires. Des relations vers une détérioration certaine. Sur ces entrefaites, en véritable avocat des intérêts de son pays et de ses autorités, Léonard She Okitundu, ministre des Affaires étrangères, est, depuis, toujours entre deux avions, installant ses pénates plus ailleurs que dans son propre pays, en train de plaider la cause de son cher pays auprès de ceux qu’il prend comme témoin de ce qui arrive à sa RDC chérie, victime d’un néocolonialisme, soumise à plusieurs pressions : appels à la tenue des élections en décembre 2017, au respect de l’Accord de la Saint-Sylvestre, à une enquête internationale sur les massacres dans le Grand Kasaï.

.           Depuis que l’Union européenne a pris en mai des sanctions contre certaines autorités civiles et militaires de la RDC, une levée de boucliers a été observée du côté des sanctionnés qui n’ont pas hésité à dénoncer un néocolonialisme du XXIème siècle et une ingérence inacceptable dans les affaires internes d’un pays souverain. Certains ont même dénoncé « des injonctions de l’UE aux autorités congolaises ».

En décembre dernier, l’UE avait déjà sanctionné sept autres responsables congolais. D’autres responsables sont sous le coup de sanctions du Trésor américain.

Tous les ingrédients sont bien en place pour ouvrir entre Kinshasa et l’Union européenne un véritable bras de fer aux conséquences inconnues, mais dures.

Lorsque le Conseil européen a fait tomber en mars ses premières sanctions par un communiqué,  le ministre des Affaires étrangères Leonard She Okitundu les a dénoncées, dans un  communiqué publié lundi 6 mars,  comme « des  instructions voire des injonctions données aux autorités de la RDC ».

 

« Réponse raisonnée »

Intervenant à l’Assemblée nationale lundi 12 juin, le gouvernement congolais, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Léonard She Okitundu, est sorti de ses gonds bruyants et tonitruants en promettant «une réponse raisonnée» de la RDC aux sanctions prises par l’Union européenne en mai dernier contre neuf personnalités congolaises.

S’adressant à la communauté internationale devant la représentation nationale le 12 juin, ministre des Affaires étrangères a menacé  l’Union européenne  de prendre des mesures de réciprocité si elle ne retirait pas ses sanctions contre  des responsables congolais. Et ce, après la demande qui sera formulée par le gouvernement congolais. Il a estimé que « c’est le gouvernement de la République qui a été attaqué. C’est la RDC qui a été attaquée » par l’Union européenne.

            « La réciprocité,  a averti She Okitundu, est un principe qui gouverne les relations interétatiques. Si la RDC ne réagit pas contre ce que nous considérons comme une violation des droits fondamentaux, en ce moment-là, il faut faire la génuflexion devant l’Union européenne. C’est une situation que je ne saurai en aucun cas accepter ».

Le chef de la diplomatie congolaise réagissait ainsi aux conclusions du Conseil européen demandant au gouvernement congolais d’appliquer l’accord du 31 décembre. Accord qui devrait selon l’UE déclencher le processus d’une alternance démocratique et pacifique du pouvoir en RDC.

Pour le gouvernement congolais, par la voix de son ministre des Afaires étrangères, cette demande  assortie des menaces des sanctions apparait comme « une injonction qui, du reste,  viole l’accord du Cotonou qui prône entre les parties un dialogue politique équilibré et mené avec souplesse ».Kinshasa invite dès lors l’Union européenne à se démarquer de ce qu’elle qualifie de « posture directive » envers  la RDC et à s’engager dans un partenariat coopératif et de respect mutuel.

Le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne a pris lundi 29 mai des sanctions contre neuf personnalités congolaises qui sont interdites de voyage dans les pays – en tout 28 – de  l’Union européenne et dont les avoirs financiers sont gelés pour  violation des droits de l’homme.

  • Evariste Boshab Mabudj, ancien ministre de l’Intérieur
  • Emmanuel Ramazani Shadari, actuel ministre de l’Intérieur et Sécurité
  • Alex Kande, ex-gouverneur du Kasaï-Central
  • Jean-Claude Kazembe, gouverneur du Haut-Katanga réhabilité
  • Eric Ruhorimbere et Muhindo Akili Mundos, haut gradés de l’armée
  • Kalev Mutond, directeur de l’Agence nationale de renseignements
  • Gédéon Kyungu, un chef milicien dont la reddition et le retour  ont été accueillis en grande pompe

Le ministre de la Communication et des Médias et porte-parole du gouvernement, Lambert Mende est également visé par des sanctions européennes en tant que responsable de la politique répressive menée envers les médias en RDC.

En décembre 2016, l’Union européenne avait déjà sanctionné sept autres responsables congolais.

Des sanctions qui ont été une aubaine pour les différents spécialistes pour se livrer à cœur joie à des analyses, les uns condamnant les sanctions avec la dernière énergie, les autres les approuvant avec autant d’énergie.

Le  professeur MwayilaTshiyembe, directeur de l’Institut panafricain de géopolitique de Nancy en France, est parmi les analystes qui ont commenté les sanctions de l’Union européenne contre certaines personnalités congolaises. Ila indiqué que toute organisation internationale pouvait, de façon unilatérale, prendre des sanctions contre un Etat avec qui elle a signé des accords, tout en précisant tout de même que la RDC pouvait riposter à ces sanctions en appliquant la réciprocité.

Même si à l’occasion du lancement des journées de diplomaties vertes vendredi 16 juin à Kinshasa, Barth Ouvry, ambassadeur de l’Union européenne, a assuré que les sanctions ciblant des responsables congolais n’entamaient pas la coopération entre l’UE et le RDC, la poussée de fièvre est loin de baisser.

«Je peux vous rassurer que des mesures qui portent sur des individus ne touchent en aucun cas notre coopération. Aujourd’hui, nous sommes dans la continuité de notre coopération […], qui porte sur une longue période», a déclaré M. Ouvry avec une dose d’apaisement.

Selon lui, la coopération est quelque chose qui porte sur le long terme et «n’est pas touchée par les aléas politiques, qui portent sur ce que nous percevons aujourd’hui comme une situation très délicate au niveau institutionnel, au niveau du retard dans l’organisation des élections.»

André Flahaut, ancien ministre belge de la Défense et l’actuel ministre francophone du Budget, de la Fonction publique et de la Simplification administrative, fait une autre lecture des relations entre l’Europe et l’Afrique en général, et entre la RDC en particulier. Il estime que ces relations doivent être renouvelées.

Il prône des relations basées sur le respect mutuel, tenant compte des possibilités de chacune et où personne n’impose à l’autre des choses à faire. Une vision de nature à caresser Kinshasa dans le sens du poil.

Lui qui a passé  12 ans et demie dans le gouvernement fédéral, 4 ans à la présidence de  l’Assemblée nationale et déjà 3 ans à la Communauté française de Belgique aujourd’hui, il a beaucoup d’expérience à partager sur la nouvelle manière dont les pays européens voient l’Afrique, la RDC en particulier. Il estime que, contrairement à l’opinion tant répandue, tous les pays européensne s’intéressent pas à l’Afrique.

« J’ai assisté à des séances des ministres de la Défense où pour que l’on parle de la RD Congo, il fallait insister lourdement. Pour arriver à ce qu’une délégation se rende sur place, il fallait mettre une pression maximum pour convaincre de l’intérêt d’aller sur le terrain pour se rendre compte que finalement la RD Congo n’est pas un petit pays. C’est un peu comme entre Madrid et Saint Pétersbourg. (…). Il y a des diversités réelles et si on ne comprend pas ces diversités, si on ne mesure pas la différence entre la réalité de Kinshasa et les réalités dans les villes des provinces, on abordera le problème de mauvaise façon en n’apportant pas les bonnes solutions », explique-t-il.

« Donc, je dirais que les pays qui s’intéressent à l’Afrique aujourd’hui et au Congo plus particulièrement, doivent le faire de façon désintéressée et sans arrière-pensée affairiste ou colonialiste. Il faut prendre garde dans notre chef à ne pas imposer des modèles. Un des problèmes aujourd’hui qui est vécu au Congo et dans certains pays d’Afrique et qui suscite d’ailleurs des réactions de la part de ces pays, c’est que la communauté internationale veut imposer des modèles à travers la Banque mondiale et le FMI. On impose des règles de gestion budgétaire et d’austérité budgétaire qui quelque part pénalise les populations dans les satisfactions des besoins primaires », ajoute André-Flahaut cité par Actualité.CD.

Revenons aux sanctions individuelles contre certaines personnalités congolaises pour dire qu’elles sont imposées sur fond d’incessants appels adressés à Kinshasa à l’organisation des élections en décembre 2017 au plus tard.

Ce qui parait pour le pouvoir de Kinshasa purement et simplement comme une ingérence dans les affaires internes d’un pays souverain, jouissant des mêmes droits et devoirs comme tous les pays de cette communauté internationale.

Et Joseph Kabila n’a pas tardé pour mettre en garde contre toute ingérence extérieure dans l’organisation des élections dans son pays.

Au cours du dernier conseil des ministres qu’il a présidé le 9 juin, le Président de la République a réitéré le caractère national des élections et rejeté fermement toute ingérence étrangère dans l’organisation des scrutins en RDC.

Il a invité par conséquent le Gouvernement et la CENI à agir en toute responsabilité et à rejeter toutes les pressions extérieures de qui que ce soit en ce qui concerne les questions électorales qui relèvent strictement de la souveraineté nationale.

 

Appels à l’organisation des élections

Malgré cette mise en garde, les institutions ou autres ONG internationales ne désarment pas pour appeler Kinshasa à aller aux élections dans le meilleur délai conformément à l’Accord du 31 décembre don ils exigent d’ailleurs une application pure et simple.

Même si au terme de sa visite en RDC, le secrétaire général adjoint des Nations unies chargé du maintien de la paix, Jean-Pierre  Lacroix, a, à l’issue de sa rencontre avec le président Joseph Kabila vendredi 16 juin, tenu un langage diplomatique qui ne fâche pas les susceptibilités, estimé que la question de l’organisation des élections, prévue à la fin de l’année par l’accord du 31 décembre 2017, relevait de la  responsabilité des Congolais eux-mêmes, il n’en demeure pas moins que la pression demeure présente quant à l’organisation des élections à la fin de cette année.

«La tenue des élections, c’est ce que prévoit l’accord du 31 décembre. Et nous, nous avons un mandat très clair, donné par la Conseil de sécurité, qui est de soutenir la mise en œuvre de cet accord», a déclaré Jean-Pierre  Lacroix, rappelant que les solutions politiques dans beaucoup de pays où les casques bleus de l’Onu ont été déployés sont passées par la tenue d’élections libres et démocratiques.

Les élections constituent une «étape importante et même fondamentale» pour garantir la paix au pays. Évoquant le déroulement de l’enrôlement des électeurs, il a salué «un grand désir de la part des Congolais de s’inscrire, de participer à ces élections

A la question de savoir s’il croyait à l’alternance en RDC cette année, M. Lacroix a réagi:«Moi, je ne suis pas voyant. Encore une fois, les Nations unies sont en appui. Les décisions fondamentales, elles reviendront aux Congolais eux-mêmes.»

Mais il a quand même rappelé que, conformément à l’accord passé par les partis politiques congolais, l’élection présidentielle devait se tenir au plus vite. Au cours de son séjour de cinq jours en RDC, le Secrétaire général adjoint de l’Onu en charge des opérations de maintien de la paix, et son équipe, ont rencontré, cette semaine, la classe politique, la société civile et la Commission électorale nationale indépendante (Céni). Jean-Pierre Lacroix s’est également entretenu avec le président Joseph Kabila.

L’importante question des élections convenues pour la fin de cette année a été en bonne place. Jean-Pierre Lacroix rappelle l’importante question des élections convenues pour la fin de cette année, même si les signaux des dernières semaines ne vont pas en ce sens. Pour la majorité présidentielle, il est difficile d’organiser les élections à la fin de cette année. RFI a sollicité la réaction de Jean-Pierre Lacroix sur cette question.

« Le Conseil de sécurité nous a donné mandat d’appuyer la mise en œuvre de l’accord du 31 décembre et c’est ce que nous faisons avec beaucoup d’activités dans différents domaines. Il y a les bons offices du représentant spécial, Maman Sidikou. Il y aussi tout ce que nous faisons pour créer les conditions afin que les élections puissent se tenir au mieux. Il y a le travail dans le domaine de la sécurité, le travail en ce qui concerne notamment l’enregistrement des électeurs et nous faisons, dans d’autres domaines, des actions de soutien à la préparation des élections », a déclaré, à RFI, Jean-Pierre Lacroix.

« Maintenant, nous sommes en appui. La décision de fixer la date des élections appartient aux Congolais eux-mêmes, en application de l’accord du 31 décembre qui a des dispositions très claires dans ce domaine. Je crois qu’il y a une attente de tous, du Conseil de sécurité et de la communauté internationale pour que ces élections se tiennent au plus vite », a-t-il rappelé.

 

Enquête internationale au Kasaï

Quant  à l’enquête internationale dans le Grand Kasaï, où deux experts de l’Onu, l’Américain Michael Sharp et la Suédo-Chilienne Zaida Catalan ainsi que leurs accompagnateurs ont été tués en mars, les Etats-Unis d’Amérique ne cessent de mettre la pression sur l’Onu pour qu’il y ait une enquête internationale.

Une pression sur fond de nouvelles allégations de meurtres et de viols commis dans les Kasai. Ce sont les Etats-Unis d’Amérique, par la voix de leur ambassadeur à l’Onu, Nikki Haley, qui fait cette alerte dans un communiqué publié vendredi 16 juin.

Entre temps, la semaine dernière, le Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’Onu a enjoint le Conseil de sécurité de mettre sur pied une commission afin d’enquêter sur les graves abus commis dans l’espace kasaïen en proie à de graves violences depuis septembre 2016.

Le Parlement européen a demandé mercredi 14 juin  une enquête internationale sur les violences dans le Grand Kasaï, afin de « veiller à ce que les auteurs de ces massacres rendent compte de leurs actes ».

Dans une résolution adoptée à Strasbourg, les eurodéputés précisent que cette commission devrait comprendre des experts des Nations unies, et se disent « vivement préoccupés par la détérioration de la situation politique, sécuritaire et humanitaire » en RDC.

La région du Kasaï est secouée depuis septembre par la rébellion de Kamwina Nsapu, chef traditionnel tué en août 2016 lors d’une opération militaire après s’être révolté contre les autorités de Kinshasa.

Ces violences qui impliquent miliciens, soldats et policiers ont fait plus de 400 morts – dont deux enquêteurs de l’ONU en mars – et causé le déplacement de 1,3 million de personnes.

Le Parlement européen souligne qu’ « il incombe en premier lieu au gouvernement de la RDC de protéger les civils se trouvant sur son territoire et soumis à son administration, notamment des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre »

Les élus européens ont par ailleurs déploré les « atermoiements » dans l’organisation des prochaines élections en RDC, en principe prévues avant la fin 2017, pour désigner un successeur au président Joseph Kabila, toujours au pouvoir près de 6 mois après la fin de son mandat, selon l’AFP.

A cet égard, le Parlement demande la « création immédiate d’un conseil national pour suivre l’accord et le processus électoral», et la publication «d’un calendrier électoral détaillé », conformément à l’Accord conclu le 31 décembre dernier entre la majorité et l’opposition.

Lors du débat ayant précédé le vote de la résolution, apprend-on, le commissaire chargé de l’aide humanitaire, Christos Stylianides, a souligné la nécessité « d’appliquer pleinement l’accord politique du 31 décembre », et de « créer l’atmosphère politique propice à des élections crédibles, transparentes et ouvertes ».

Il a observé que « l’intimidation et les arrestations arbitraires d’opposants et de militants, ainsi que les poursuites à caractère politique », ne contribuaient « pas à un tel environnement »

Les eurodéputés se sont également exprimés sur les sanctions infligées fin mai par l’UE à huit responsables de l’appareil sécuritaire en RDC. Pour eux, ces sanctions visent à « encourager un changement de politique ou de comportement » de la part des autorités.

« Les sanctions sont réversibles – nous serions ouverts à l’idée de les lever si les personnes concernées montraient qu’elles tournent le dos à la violence », a précisé Christos Stylianides.

A l’inverse, l’UE pourrait inclure dans la liste des personnes sanctionnées ceux qui « font obstacle à une fin de crise pacifique et consensuelle », et ce « à tous les niveaux, y compris au niveau politique », a souligné le responsable européen.

Face à toutes ces menaces et ces pressions, les autorités congolaises restent imperturbable et s’attendent, elles aussi, à frapper l’Union européenne, au nom de la réciprocité. Et en attendant la « réponse raisonnée » de Kinshasa, le monde retient son souffle.

François Salu

 

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