Violences au Kasaï/ Enquête indépendante : Kinshasa et l’Onu s’empoignent

Depuis que les violences qui endeuillent le Grand Kasaï ont volé la vedette à l’actualité en République démocratique du Congo (RDC), la question de l’envoi d’une enquête (internationale) indépendante dans cette région ne cesse de faire monter la fièvre dans les relations de Kinshasa et l’Onu. Une poussée de fièvre caractérisée par des déclarations plus incendiaires les unes que les autres. Si Kinshasa accusé l’Onu ou les autres pays favorables à l’envoi de cette enquête de  » néocolonialisme  » et  »  d’ingérence dans les affaires internes d’un pays souverain « , l’Onu n’est pas à court d’arguments pour accuser Kinshasa de complicité dans ce qui arrive aux Kasaïens. Entre-temps, la France s’affaire à arracher de l’Onu une résolution  » robuste  » autorisant une enquête internationale sur les violences dans les Kasaï.

Depuis dix mois, trois provinces (Kasai,  KasaI-Central, KasaI-Oriental) issues du démembrement des deux KasaI (Kasai-Occidental et Kasai-Oriental) sont particulièrement frappées par les violences dues aussi bien aux exactions des miliciens Kamwina Nsapu qu’aux affrontements entre eux et les forces de l’ordre.

Pas moins de 42 charniers y ont été découverts, 39 policiers décapités, deux experts de l’Onu tués, près de 3 400 personnes tuées, plus d’un million d’habitants contraints à fuir les affrontements et quelque 30 000 autres réfugiées en Angola… le bilan est fort macabre, si macabre qu’il provoque un ballet  » diplomatique  » de nombreux officiels onusiens qui s’y succèdent presque chaque semaine.

Le Kasaï est aussi le théâtre d’une autre bataille : celle qui se joue, au niveau international, pour qu’enfin les Nations unies puissent dépêcher sur place des enquêteurs indépendants. Mardi 20 juin à Genève, lors de la 35e session du Conseil des droits de l’homme de l’Onu, les 47 Etats membres s’affairent pour voter en faveur de l’envoi d’une équipe d’enquêteurs indépendants dans le Grand KasaI.

Les tractations se poursuivent en vue du vote prévu le 22 ou le 23 juin sur la mise en place d’une commission d’enquête internationale.

 » Les Etats membres ont l’opportunité d’être du côté des victimes et de mettre un terme au cycle de l’impunité, dit, à Kinshasa, José Maria Aranaz, directeur du Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme. Cette session est cruciale, car elle pourrait permettre de déterminer les responsables des crimes au Kasaï.  »

Une option que Kinshasa refuse d’entendre, préférant, en lieu et place, d’un simple soutien technique

Le gouvernement de la RDC a rejeté mardi l’idée du déploiement sur le territoire congolais d’une commission internationale d’enquête qui travaillerait en vase clos et parallèlement aux instances judiciaires du pays.

Pour son porte-parole,  » la feuille de route que le gouvernement a proposée depuis le 24 mai 2017 demeure la base des discussions sur la collaboration souhaitée avec la Monusco et le BCNUDH « .

Le gouvernement  a pris soin de présenter, mardi 20 juin à Genève, un livre blanc sur les atrocités commises dans les Kasaï, apportant la preuve que les autorités n’ont pas dérogé à leurs missions d’œuvrer au rétablissement de la sécurité au Kasaï et de contribuer à la manifestation de la vérité sur les atrocités commises afin que la justice soit faite.

La RDC entend ainsi réaffirmer sa souveraineté et sa volonté de poursuivre et de juger tous les auteurs des crimes allégués en rapport avec ce phénomène à travers des enquêtes menées par les instances judiciaires congolaises avec la collaboration ou l’appui de toutes les bonnes volontés, y compris les Nations unies.

Le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, cité par l’AFP,  a déclaré à cette occasion, lors de la session du Conseil des droits de l’homme à Genève, que la RDC n’avait pas de moyen de rendre justice aux victimes des violences qui sévissent dans l’espace Kasaï. Le BCNUDH (Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l’Homme) estime qu’il  pourrait y avoir jusqu’à 2.000 personnes tuées dans les Kasaï depuis le début des violences.

Zeid Ra’ad Al Hussein dit déplorer le  » manque de coopération  » du ministère congolais des Droits humains, au sujet des exactions qui se déroulent au centre de la RDC.

Selon un document de la nonciature apostolique en RDC publié  mardi à Kinshasa, 3.383 personnes ont été tuées depuis octobre 2016 dans le Kasaï dans les violences. La nonciature catholique précise que 20 villages ont été complètement détruits dont dix par les FARDC, quatre par les miliciens, six par des auteurs inconnus. Elle a aussi révélé pour sa part que 30 fosses communes ont été découvertes.

Donc, à Genève, s’opposent deux visions diamétralement opposées sur la question de de l’envoi d’une commission d’enquête internationale sur le Grand Kasaï dont le débat a eu lieu comme prévu à la mi-journée. Le Haut-commissaire aux droits de l’homme de l’Onu, la ministre congolaise des Droits de l’homme, les délégués des Etats membres et des ONG ont pris la parole tour à tour.

Le Haut-commissaire aux droits de l’homme appuyé par l’Union européenne et les ONG internationales est formel, il faut une enquête internationale pour faire toute la lumière sur les violences commises dans le Grand Kasaï et notamment sur les exactions imputables aux forces de sécurité et à leurs alliés présumés.

C’est un véritable duel que se sont livré à la tribune du Conseil des droits de l’homme le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et la ministre congolaise des Droits de l’homme.

 

Burundi solidaire de Kinshasa

Le Burundi s’est montré très solidaire des autorités congolaises lors du débat interactif de la 35e session du Conseil des droits de l’homme mardi 20 juin à Genève.

 » Le Burundi a regretté que des crises soient enclenchées dans des États par ingérence dans leurs affaires intérieures.  Il a dénoncé, dans le cas de la République démocratique du Congo, la politisation des droits de l’homme par le Conseil,  » dit le rapport journalier de la session.

La ministre congolaise des Droits humains, avait dans son allocution souligné que le mode opératoire des miliciens de Kamuena Nsapu n’était pas différent de celui des autres groupes terroristes.

Lors du débat interactif, quelques pays africains, dans leurs inventions, ont pris des positions. Pour sa part, l’Égypte a proposé d’épuiser d’abord les recours à travers les mécanismes nationaux avant de prendre d’autres mesures. L’Algérie a également salué les mesures entreprises afin de traduire en justice les responsables des graves violations des droits de l’homme, entre autres à travers la Commission d’enquête créée dans cet objectif.

Le Botswana a espéré qu’il serait possible, par le biais de la coopération internationale, de renforcer la protection des droits de l’homme en République démocratique du Congo.  Il s’est dit encouragé par l’engagement du Gouvernement à mener des enquêtes et à travailler avec le Conseil des droits de l’homme.

Le Togo s’est dit vivement préoccupé par la situation humanitaire dans le Kasaï et a rappelé qu’il incombait à chaque État de veiller à la protection de la population civile.  Il s’est félicité des mesures diligentes prises par le Gouvernement pour enquêtes sur les abus commis, avec l’assistance de la Monusco.

Le Soudan a salué les efforts du gouvernement congolais visant à diligenter des enquêtes sur les violations des droits de l’homme, ainsi que la mise en place d’une commission nationale. Le Mozambique a dit sa préoccupation face aux atrocités commises par la milice de Kamwina Nsapu, en particulier les décapitations et exécutions sommaires.

C’est en principe ce jeudi 22 juin que le Conseil des droits de l’homme de l’Onu devra voter la résolution sur la RDC.

La résolution du Conseil des droits de l’homme, une fois adoptée, pourrait donc fournir une piste des solutions afin de mettre un terme entre autres aux crimes qui se commettent dans le centre de la RDC à cause des affrontements entre miliciens et forces de sécurité.

François Salu

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